Journée des revues, 9 décembre 2023

à l’ALI, 25 rue de Lille

Présentation de KERALI, revue de l’ALI-Bretagne

Clément GUILLANTON, psychanalyste

En septembre 2016, trois mois après la construction de l’ALI-Bretagne, les membres de l’association ont l’idée de créer un bulletin de liaison interne. C’était une évidence pour chacun des membres qui avaient eu précédemment l’expérience de Al lizher, la lettre de l’École psychanalytique de Bretagne. C’est aussi en lien avec le livre de Denise Sainte Fare Garnot Le temps d’une traversée qui retrace les étapes fondatrices de l’Association Freudienne Internationale. L’association freudienne s’était dotée d’un bulletin, c’est au tour de l’ALI-Bretagne d’en faire usage dans cette période de construction.

Suite à la démission des membres de l’École Psychanalytique de Bretagne en novembre 2014, motivée par la fidélité à Charles Melman, l’ALI-Bretagne est créée. Mais pas immédiatement après, ce n’est qu’à partir de janvier 2015 que les différents membres ayant démissionné de l’EPB commencent à se réunir. L’association ALI-Bretagne sera créée le 21 mai 2016.

L’idée du bulletin fait son chemin au sein de l’association, en janvier 2017, le nom proposé pour ce bulletin est « An distro ». Un nom breton signifiant « le retour ». Le retour à quoi ? Si ce n’est le retour à Freud peut-être un retour à Melman ?

Le nom fait débat, pour certains, il est important que le nom du bulletin soit un nom en breton. Mais d’autres ne parlent pas cette langue et ont du mal à s’y inscrire. Au sujet de ce nom de revue en breton, Marie Bernadette Créac’h écrit : « Alors nous avons entendu nos sempiternels refrains : breton ou pas breton ? Pourquoi breton ? Pourquoi pas breton ? La langue de nos ancêtres, la poésie de l’étranger et l’inconscient, etc.

            […] Je pense qu’il y a chez nous en Bretagne des gens à qui le breton parle, d’autres non, hors de Bretagne c’est aussi le cas, dans beaucoup de capitales vous trouverez un Cercle celtique, des cours de breton. Les questions d’identité touchent à l’intime d’un nouage imaginaire, symbolique, réel.».

 

Le nom pose-t-il la question de l’identité ou de l’identification ? Dans quelle mesure, ce nom peut-il amener à une mise à l’écrit ? À un transfert de travail ? N’est-ce pas, en effet, à partir de ce trait, de ce trait unaire, que s’inscrit le transfert ?

Marie Bernadette Créac’h poursuit : « […] Ne pourrions-nous pas envisager deux noms : un Breton et un Français. L’un ne serait pas la traduction de l’autre », dans la mesure où la traduction relèverait d’un illusion. « J’ai entendu que ce n’est pas tous qui nous reconnaissons dans ce signifiant breton, « An distro » ou autre. Nous n’aurions d’ailleurs pas beaucoup d’éléments pour savoir ce qui pour les uns et les autres chercherait là à se faire reconnaître. C’est de l’intime.».

Le choix du nom, le choix d’un signifiant et de la langue interroge l’intime de chacun. Quel nom pour héberger ce transfert de travail ?

L’ALI-Bretagne fera le choix d’un néologisme et délaissera cette première proposition « An distro ». Un nom sera créé à partir de ce qui rassemble les membres de l’association : le transfert à l’ALI d’un part, la Bretagne d’autre part avec le signifiant « KER ».

En mars 2017, lors d’une réunion, un échange a lieu autour de ce signifiant, il est dit : « Ker est plus proche de la notion de foyer, comme un « home », un lieu, alors que Ty s’attache plus à décrire la maison. Ker désignerait davantage un lieu habité, avec un supplément d’âme. Du côté de la polysémie, le mot KAER signifie la beauté.».

En juin 2017, le n°00 de KERALI est publié avec l’intitulé : « KERALI, bulletin de l’Association Lacanienne Internationale Bretagne.».

Paul Bothorel, président de l’association, préface ce premier numéro. Il explique : « L’idée d’un bulletin de liaison interne s’est imposé quelques semaines après la création officielle de l’Association Lacanienne Internationale Bretagne le 21 mai 2016, produit d’une maturation d’un an quant à nos fondements et finalités. Ils se sont matérialisés dans la production de nos statuts d’Association de loi 1901.

            La sortie de ce numéro 0 est concomitante aussi de notre première journée de travail le 24 juin dont l’intitulé ‘’Tant qu’il y aura des hommes…’’ nous ramène à un questionnement fondamental sur notre rapport à la psychanalyse, sur l’in-ouï de la découverte freudienne articulée par Lacan : parole et inconscient ont partie liée dans un corps qui nous fait ou homme ou femme – c’est le sexuel.

            La vocation d’une société psychanalytique y trouve là sa raison d’être, à savoir : soutenir qu’il y a et de la parole et du sexuel et que cela nous engage. À y ajouter cette orientation voulue par Charles Melman de toujours situer le sujet dans le social. À tout cela, nous sommes soumis d’y répondre.

            C’est la fonction de notre association en termes de transmission et d’enseignement, qui n’ont de sens que par un transfert de travail dans notre inscription dans l’ALI.

            Tout le monde y est convié, chacun à sa place, chacun dans ses responsabilités, d’enseignant, d’apprenant, d’élaborant, de conférençant, et d’analysant bien sûr.

            Je souhaiterais vivement que ce bulletin en soit une manifestation vivante, en acceptant d’y déposer quelque chose sous forme d’écrit, c’est-à-dire en en acceptant la dimension de castration ; cela rend modeste mais aussi créatif. Cela peut aussi porter un autre nom, le partage : partage de lectures, de réflexions, de découvertes, de visites d’expositions… Toujours dans le transfert à l’Association que j’évoquais et dont ce bulletin peut prétendre faire trace.

            Un comité de rédaction s’est mis en place sous la houlette de Bernard Marie Chesnier : qu’il soit remercié pour ce travail, et que soient remerciés aussi par avance tous ceux qui voudront s’impliquer dans ce travail d’écriture. ».

Concernant le nom, Paul Bothorel dans ce premier numéro explique : « Le nom de notre bulletin nous est venu collectivement et sans qu’il ait été programmé, comme un witz peut-être ? Notre référence à l’ALI est ainsi clairement posée, comme ce qui fonde notre légitimité, internationale donc ; et, se déclinant avec un préfixe breton, KER, si présent en Bretagne ; puisque c’est d’ici que s’origine notre parole et notre écoute.

            Un coup d’œil sur le dictionnaire du Colonel Troude de 1876, évoque à « Ker » la cherté du prix et de l’affection, se doublant en polysémie, orthographié « Kaer », d’une référence à la beauté. Mais, Ker, c’est avant tout le lieu où je réside (Ti, c’est la maison, le bâti) ; c’est là que je loge.

            Vous remarquerez aussi que Ker, jusqu’à la fin du XIXème siècle s’orthographiait d’une seule lettre, que l’on retrouve dans tous les actes d’état civil, aujourd’hui disparue, un K barré «   » ; cela peut nous évoquer quelque chose… Ainsi, dans Ker, il y a donc pour celui qui voudrait trop s’en saisir, en faire trop résidence, la lettre disparue, comme dans Ker Is, la ville d’Is, engloutie par les flots. ».

Le bulletin de l’association est destiné à ses membres et aux inscrits aux enseignements, il se présente sous un format A4 écrit en Times New Roman. Nous décidons, avec quelques autres, en septembre 2021 de modifier le format, de préciser son contenu. Je prends la fonction de direction de la publication avec un nouveau comité de rédaction et nous publions le premier numéro sous un nouveau format : le numéro 5 de juin 2022. Nous passons alors d’un bulletin à une revue. C’est un changement d’organisation qui passe d’un signifiant à un autre.

Si « bulletin » peut évoquer la vie politique de cette association à ses débuts, nous pensons : au bulletin de vote, au bulletin de lois, au bulletin de santé, ou encore au bulletin scolaire ; la revue évoque un travail de groupe, le fait « d’examiner de nouveau », de reprendre le travail. Nous retrouvons peut-être, dans ce changement de signifiant l’idée de Bernard Marie Chesnier qui souhaitait nommer ce « bulletin interne à l’association », « An distro ».

Comme le dit Marie Bernadette Créac’h dans l’éditorial de ce numéro 5 : « Proposer un texte, un article, est une épreuve ; de l’autre côté, éditer, c’est choisir, donner une certaine ligne, appelée éditoriale. ».

L’objet du bulletin était le « partage de lectures, de réflexions, de découvertes, de visites d’expositions… » des membres de l’association destinée à ses membres et aux inscrits aux enseignements, dans un transfert à l’Association Lacanienne Internationale. Autrement dit, c’est ce bulletin comme objet de partage qui venait faire trace de l’activité de ses membres, pour ses membres et ses inscrits. Aucun numéro des bulletins KERALI ne se ressemblait. Ceci dans une période de création, de fondements de l’ALI-Bretagne.

Le passage à une revue, initié en septembre 2021 dont le premier numéro est sorti en juin 2022 a un autre objet. Nous parlons à ce moment-là d’une ligne éditoriale, d’édition, de publication. Cette revue n’est plus uniquement destinée à ses membres, mais a pour but de faire savoir, de faire connaître le travail des contributeurs aux personnes extérieures à l’association. Il est dit : « La revue KERALI, revue de l’Association Lacanienne Internationale Bretagne se donne pour objectif de partager le travail de réflexion des membres et des inscrits aux enseignements autour des questions que pose la psychanalyse, depuis les découvertes de Sigmund Freud et de Jacques Lacan. Une place est faite à d’autres contributeurs associés ou intéressés par ce travail. Elle s’adresse aux inscrits aux enseignements, aux membres de l’ALI-Bretagne, aux membres de l’ALI et à toute personne intéressée par le discours psychanalytique aujourd’hui. ».

Le terme de partage est dans la continuité du précédent format, mais la mise en place d’un comité de rédaction impliquera un choix et des critères pour ces choix qui seront fonction des différentes rubriques et catégories trouvées dans cette revue. Dans le bulletin se trouvait une catégorie nommée « Calliope et autres muses » qui correspondait aux poésies. La revue continuera à publier de la poésie. Ce sera la seule rubrique qui restera du passage d’un bulletin à la revue.

Précédemment, l’ALI-Bretagne avait pour habitude de publier les actes des colloques organisés tous les ans sous le format d’un cahier indépendant de KERALI. Ce cahier est remplacé par la première rubrique constituant le dossier du numéro. Les interventions sont choisies en fonctions de leur cohérence avec les autres textes. Toutes les interventions ne sont pas publiées.

Ensuite vient la rubrique Société et questions cliniques où il est question d’interroger la clinique avec le social.

Si, dans le numéro 5, était présente la rubrique Langue bretonne – j’ai expliqué précédemment dans quelle mesure cette langue était chère aux membres de l’association – dans le numéro 6, il est question de langues au pluriel. C’est entre autre un article de Paul Bothorel faisant mention du farsi qui nous a amenés à modifier le nom de cette rubrique. La langue bretonne sera cependant présente dans tous les numéros, avec un éditorial écrit en breton, sans traductions.

L’absence de traduction fait d’ailleurs débat. Certains avaient écrit à ce sujet. Je vous donne une de mes réponses : « Peut-être qu’en ce qui concerne la langue bretonne, la question se pose de ce qu’aurait été la réaction d’un lecteur non averti à la lecture de mon édito s’il avait été écrit en suédois, finlandais, ou en quechua… Une langue que peu de personnes parlent ici. Que fait-on lorsque l’on se retrouve face à une langue étrangère ? Le cas de la langue bretonne est quant à lui intéressant, parce que l’animosité ou l’irritation que peut provoquer cette incompréhension serait sans doute due au fait que les locuteurs parlent également le français, dans ce cas, pourquoi ne font-ils pas l’effort d’écrire en français ? Mais à quoi ça sert de parler Breton ? Ou de l’écrire ?

 

            J’avance, peut-être à tort, que cette irritation liée à l’incompréhension que l’édito que j’ai écrit provoque, serait due à cette familiarité que le lecteur a vis-à-vis de la langue bretonne. Vous en comprenez quelques mots, cette langue ne vous est pas tout à fait étrangère, vous en savez, peut-être inconsciemment, quelque chose.

 

            L’avantage d’écrire un édito en breton, c’est ça : la réaction qu’elle suscite, ce que cela vient interroger chez ceux qui ont cette proximité avec la langue, ce rapport au non-savoir – mais au savoir quand même. Il y a dans la lettre, non plus les phonèmes qui font sens, mais une matérialité. Nous y retrouvons peut-être une territorialité qui nous est chère. C’est aussi l’ambition de cette revue : d’ouvrir à l’étranger, à l’insu du lecteur (mais de l’écrivain aussi). »

  

            Cette langue, étrangère pour certains, serait réduite à la matérialité de la lettre. Une lettre disparue comme le K barré dont parle Paul Bothorel. La présence de la langue bretonne dans ces numéros, ne rappellerait-elle pas pour certains, ceux pour qui cette langue est étrangère, une langue disparue qui autrefois leur était familière ? Il s’agit de ce qui s’est déposé, inscrit dans les générations précédentes, de ce qui fait le territoire de chacun, mais aussi, de ce qui, pour chacun fait l’étranger.

Des questions se travaillent dans le comité de rédaction, entre autres, si lors des journées d’études, l’accent est mis sur l’importance de l’énonciation, le passage à l’écrit implique la retranscription et donc le passage de l’énonciation à l’énoncé. La dimension de perte est là aussi, tout ne passe pas, autrement dit l’énonciation n’est pas-toute dans l’énoncé. Le passage de la parole à l’écrit implique une perte, et la publication est donc une position à avoir quant à la place que prend cette perte, toujours au un par un. Où mettre la virgule, le saut de lignes ? Des questions qui paraissent triviales, mais qui sont pourtant celles qui nous occupent.

Une autre question était aussi de savoir comment choisir une poésie, et à l’inverse, qu’est-ce qui motive le refus d’en publier une. Nous sommes toujours en réflexion à ce sujet, mais je me risque à une réponse : dans la poésie, l’énonciation est à la lettre et à l’image. Il s’agit peut-être d’interroger ce que fait le texte pour le lecteur, les images qui lui viennent. Mais n’est-ce pas vrai pour tout texte ?